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Les Jeunes Turcs (article de 1909, écrit par Leon Trotsky)
Les "jeunes Turcs" ont atteint le zénith de leur influence.
Ils ont une majorité au parlement que préside l'un des leurs.
Le Sultan ne cesse de donner l'accolade à d'anciens mutins que la diplomatie
européenne voudrait étouffer sous les baisers...
Beaucoup d'années se seraient-elles donc écoulées depuis
le jour où Ahmed Riza, un émigré vivant à Paris,
rédacteur d'une feuille clandestine, en appela à la première
conférence internationale de la Hague pour défendre le peuple
turc contre la tyrannie déchaînée par Constantinople ? On
mit à la porte sans ménagement l'émigré turc. Pas
une seule oreille diplomatique n'était prête à l'écouter.
Le gouvernement hollandais menaça de l'expulser du pays comme "étranger
fauteur de troubles". Il essaya en vain de s'adresser à des parlementaires
influents, ils refusèrent de le recevoir. Le socialiste Van Kol fut le
seul à lui apporter un soutien, organisant une réunion sous sa
présidence où Ahmed Riza appela les participants à la solidarité.
Aujourd'hui, au contraire les représentants semi-officiels des gouvernements
européens s'empressent d'assurer le nouveau président de Turquie
qu'il bénéficie légitimement de la bonne volonté
de tous les gouvernements d'Europe.
Bülow n'hésite pas à déclarer au Reichstag qu'il
tient en haute estime les officiers turcs héros du coup d'état
révolutionnaire ("nous nous souviendrons de ce que vous avez dit,
M. le Chancelier du Reich", devait écrire Parvas, commentant ce
discours.)
La victoire est le plus fort des arguments et le succès constitue la
plus efficace des recommandations. Mais quel est le secret de la victoire et
où réside l'explication de cet étonnant succès ?
A ce sujet, le journal Rech a écrit en critiquant la gauche qu'en Turquie,
les différentes classes de la société s'étaient
engagées ensemble dans la lutte en préservant la hiérarchie
existant entre elles dans la vie économique du pays, les classes économiquement
dominantes ont donc conservé leur hégémonie sur les masses
dans la révolution - d'où la victoire.
Et Novoye Vremya, de son côté, sur un ton d'hypocrisie moralisante,
s'adresse aux Cadets pour souligner que les "jeunes Turcs", à
l'inverse des libéraux doctrinaires de Russie, ont fermement brandi le
drapeau du nationalisme patriotique et ne se sont pas écartés
un instant des croyances monarchistes et religieuses du peuple - et que c'est
pour cela qu'ils ont accédé au pouvoir. Comme dans le domaine
politique dans la vie privée, il n'y a rien de meilleur marché
que la morale, rien de meilleur marché, mais rien d'aussi inutile. Nombre
de gens, néanmoins, y trouvent un certain attrait, car cela leur épargne
d'examiner le mécanisme objectif des événements.
Qu'est-ce qui explique le retentissant triomphe des "jeunes Turcs",
leur victoire arrachée presque sans sacrifice, ni effort ?
Dans sa signification objective, une révolution est une lutte pour le
pouvoir d'Etat. Celui-ci repose directement sur l'Armée. C'est pourquoi
toutes les révolutions dans l'histoire ont posé abruptement la
question : de quel côté se trouve l'armée ? Et il a été
répondu, d'une manière ou d'une autre à cette question.
Dans le cas de la révolution en Turquie - et cela lui donne sa physionomie
particulière - c'est l'armée elle-même qui s'est mise en
avant comme porteuse des idées libératrices. En conséquence,
une nouvelle classe sociale n'a pas eu à surmonter une résistance
armée de la part de l'ancien régime mais, au contraire elle a
pu se contenter du rôle de chur de soutien aux officiers révolutionnaires
qui entraînèrent leurs hommes contre le gouvernement du Sultan.
Par ses origines et ses traditions historiques, la Turquie est un Etat militaire.
Actuellement, elle est la première parmi les Nations européennes
pour ce qui est de la taille relative de son armée. Une grande armée
exige un nombre considérable d'officiers dont certains sont sortis des
rangs par l'ancienneté. Mais le Yildiz (le Palais du Sultan), malgré
sa résistance barbare aux exigences du développement historique,
a été contraint d'européaniser son armée dans une
certaine mesure et de l'ouvrir aux hommes cultivés du pays. Ces derniers
n'ont pas attendu pour profiter de l'occasion. L'insignifiance de l'industrie
turque et bas développement de la culture urbaine ne laissaient à
l'intelligentsia turque guère dautre choix que la carrière
militaire ou l'administration. Aussi l'Etat organisait-il en son sein l'avant-garde
militante de la nation bourgeoise en formation : l'intelligentsia critique et
mécontente. Les dernières années avaient vu une série
ininterrompue de désordres dans l'armée turque dus aux non-paiements
de la solde ou aux retards dans les promotions. Les troupes s'emparèrent
d'une station télégraphique et entamèrent des négociations
directes avec le Palais. La camarilla du Sultan n'avait d'autre choix que de
s'incliner et, de cette manière, régiment après régiment,
l'armée s'instruisit à l'école de la rébellion.
Après le succès de la révolte, nombre de politiciens européens
et de journalistes ont parlé d'un air mystérieux de l'organisation
brillamment conçue par les "jeunes Turcs" dont on disait qu'elle
avait étendu ses tentacules partout. Cette conception naïve ne faisait
que refléter la superstition de caractère fétichiste que
provoque le succès.
En fait, les liens révolutionnaires entre les officiers, spécialement
dans les garnisons de Constantinople et Adrianople étaient notoirement
insuffisants. Ainsi que Niazy Bey et Enver Bey l'admettaient eux-mêmes,
la révolte éclata alors que les "jeunes Turcs" étaient
"largement sans préparation" pour y faire face. Ce qui vint
à leur secours, c'est l'organisation automatique d'une armée.
Le mécontentement spontané des soldats affamés et en haillons
les conduisit à soutenir naturellement les officiers qui s'opposaient
politiquement au gouvernement. Ainsi, la discipline mécanique de l'armée
se transforma naturellement en discipline interne de la révolution.
Un effondrement de la machine bureaucratique se combina avec la révolte
de l'armée. Dans un petit livre écrit par l'ancien ministre serbe
Vladan Georgievic, nous trouvons l'information selon laquelle au début
de la révolte, les Kaimakams et les Moutessarifs (administrateurs et
administrateurs adjoints des districts de Turquie) de trois districts macédoniens
invitèrent les habitants à envoyer au palais du Sultan des télégrammes
réclamant le retour à la Constitution de 1876. Dans ces conditions,
Abdul Hamid n'avait rien d'autre à faire que de se proposer comme président
honoraire de comités Shura I Umet (les comités union et progrès).
Par les tâches qu'elle doit accomplir (l'indépendance économique,
l'unité de la nation et de l'Etat, les libertés politiques), la
révolution turque correspond à l'autodétermination de la
nation bourgeoise et relève en ce sens de la tradition des révolutions
de 1789 - 1848. Mais l'armée, conduite par ses officiers, fonctionna
comme l'organe exécutif de la nation, et cela donna d'emblée aux
événements le caractère planifié de manuvres
militaires. Ce serait néanmoins pure sottise (et bien des gens ont été
coupables de ce péché) que de voir dans les événements
de juillet dernier en Turquie un simple pronunciamiento et de les traiter comme
similaires à un quelconque coup d'Etat militaro-dynastique en Serbie.
La force des officiers turcs et le secret de leur succès ne reposent
pas dans un plan brillamment organisé ou dans des talents conspiratifs
d'une habileté diabolique, mais dans la sympathie active que leur ont
manifesté les classes les plus avancées de la société
: les marchands, les artisans, les ouvriers, des secteurs de l'administration
et du clergé et enfin les masses de la campagne incarnées dans
les masses paysannes.
Mais toutes ces classes entraînent avec elles, non seulement leur "sympathie"
mais aussi leurs intérêts, leurs revendications et leurs espoirs.
Leurs aspirations sociales, longtemps étouffées, s'expriment maintenant
ouvertement alors qu'un Parlement leur fournit un centre pour les présenter.
D'amères désillusions attendent ceux qui pensent que la révolution
turque est déjà terminée. Parmi ceux qui seront déçus,
ne figurera pas seulement Abdul Hamid mais aussi, semble-t-il, le Parti des
"jeunes Turcs".
Au premier plan et avant tout, figure la question nationale. Le caractère
mêlé de la composition de la population turque, en ce qui concerne
les nationalités et les religions, conduit à l'émergence
de puissantes tendances centrifuges. L'ancien régime espérait
les surmonter par le poids mécanique de l'armée, exclusivement
formée de musulmans. En fait, c'est cela qui a abouti à la désintégration
de l'Etat. Sous le règne d'Abdul Hamid, la Turquie a perdu la Bulgarie,
la Roumélie orientale, la Bosnie, l'Herzégovine, l'Egypte, la
Tunisie et le Dobruja. L'Asie mineure est devenue la proie impuissante de la
dictature économique et politique de l'Allemagne. A la veille de la révolution,
l'Autriche était sur le point de construire une ligne de chemin de fer
traversant le Sanjak (district) de Novibazar pour fournir une voie stratégique
en direction de la Macédoine.
D'autre part, l'Angleterre, en opposition à l'Autriche, soutenait ouvertement
un projet d'autonomie macédonienne... Il n'y avait pas de fin visible
au démembrement de la Turquie. Pourtant, un territoire économiquement
unifié et s'étendant est une condition indispensable à
un développement économique. Cela s'applique non seulement à
la Turquie mais à la péninsule balkanique dans sa totalité.
Ce n'est pas sa diversité nationale mais le fait qu'elle soit émiettée
dans de nombreux Etats qui pèse sur elle comme une malédiction.
Les frontières douanières la divisent artificiellement en fragments
séparés. Les machinations des puissances capitalistes s'unissent
aux intrigues sanglantes des dynasties balkaniques. Si ces conditions se perpétuent,
la péninsule des Balkans demeurera une boite de Pandore. Ce n'est qu'un
Etat unique de toutes les nationalités balkaniques, sur une base démocratique
et fédérale d'après le modèle de la Suisse et des
Etats-Unis, qui peut apporter la paix intérieure aux Balkans et assurer
les conditions d'un large développement des forces productives.
Les "jeunes Turcs" ont pour leur part définitivement rejeté
cette route. Représentant la nationalité dominante et possédant
leur propre armée nationale, ils tiennent à être et demeurer
des centralistes nationaux. L'aile droite s'oppose constamment à l'auto-gouvernement,
même au niveau provincial. La lutte contre de puissantes tendances centrifuges
a rendu les "jeunes Turcs" partisans d'une solide autorité
centrale et les pousse à un accord avec le Sultan "quand même"
(en français dans le texte). Cela signifie que dès que le nud
des contradictions nationales commencera à se défaire au sein
du Parlement, l'aile droite des "jeunes Turcs" se dirigera ouvertement
du côté de la contre-révolution.
Après la question nationale, vient la question sociale. En premier lieu,
il y a la paysannerie. Elle porte le lourd fardeau du militarisme et est soumise
à un régime de semi-servage. Un cinquième des paysans étant
sans terre, les paysans ont une lourde note à présenter au nouveau
régime. Et pourtant, seulement une organisation en Macédoine et
Adrianople (le groupe bulgare de Sandanski) et les organisations révolutionnaires
arméniennes (les Dashnaks et les Henchaks) ont présenté
un programme agraire plus ou moins radical. En ce qui concerne le parti dirigeant
"Jeunes Turcs", dans lequel dominent des Beys propriétaires
de terres, son aveuglement national-libéral le conduit à nier
qu'il y ait jamais existé une question paysanne. Evidemment, les "jeunes
Turcs" espèrent qu'une remise à neuf de l'administration,
liée aux formes et procédures du parlementarisme, suffira à
contenter les paysans. Ils ont bien tort. Le mécontentement à
la campagne à l'égard du nouvel ordre des choses trouvera de plus
inéluctablement son reflet dans l'armée qui est constituée
de paysans. La conscience des soldats a du considérablement croître
dans les derniers mois. Et si un parti qui est basé sur des officiers,
après n'avoir rien donné aux paysans, tente de resserrer la discipline
dans l'armée, il pourrait aisément se produire que les soldats
se soulèvent une nouvelle fois mais cette fois contre leurs officiers
comme précédemment ces mêmes officiers s'étaient
dressés contre Abdul Hamid.
A côté de la question paysanne, il y a la question ouvrière.
L'industrie turque est, nous l'avons dit, très faible. Non seulement
le régime du sultan a miné les fondations économiques du
pays, mais il a délibérément fait obstacle à la
construction d'usines, mu par une crainte salutaire du prolétariat. Néanmoins,
il s'avéra impossible de préserver complètement le régime
contre ce danger. Les premières semaines de la révolution turque
furent marquées par des grèves dans les boulangeries, les imprimeries,
le textile, les transports publics, les manufactures de tabac, les ouvriers
des ports et les cheminots. Le boycott des marchandises autrichiennes aurait
dû mobiliser et inspirer encore plus le jeune prolétariat de Turquie
- spécialement les dockers - qui joua un rôle décisif dans
cette campagne. Mais comment le nouveau régime a-t-il répondu
à la naissance politique de la classe ouvrière ? Par une loi imposant
les travaux forcés pour fait de grève. Le programme des "jeunes
Turcs" n'a pas un mot concernant des mesures précises pour aider
les travailleurs. Et pourtant, traiter le prolétariat turc comme une
"quantité négligeable" (en français dans le texte)
signifie courir le risque de sérieuses surprises. L'importance d'une
classe ne doit jamais être évaluée simplement par son nombre.
La force du prolétariat contemporain, même lorsqu'il est petit
en nombre, repose sur le fait qu'il détient entre ses mains le pouvoir
productif concentré du pays et le contrôle des plus importants
moyens de communication.
Contre ce fait élémentaire de l'économie politique capitaliste,
le parti "jeunes Turcs" se heurtera durement à la réalité.
Telles sont les contradictions sociales profondes, même si elles sont
cachées, dans le contexte desquelles le Parlement turc est appelé
à fonctionner. De ces 240 députés, les "jeunes Turcs"
ont le soutien d'environ 140. Environ 80 députés, essentiellement
des Arabes et des Grecs, forment le bloc des "décentralisateurs".
Le prince Saba-ed-Din cherche une base d'influence politique par une alliance
avec eux - il est difficile de dire aujourd'hui s'il s'agit d'un dilettante
rêveur dépourvu de sens commun ou d'un intriguant qui n'a pas encore
abattu ses cartes. A l'extrême gauche, se trouvent les révolutionnaires
arméniens et bulgares qui incluent dans leurs rangs quelques sociaux-démocrates.
Telle est la physionomie externe de l'assemblée représentative
de Turquie. Mais les "jeunes Turcs" et les "décentralisateurs"
constituent encore des nébuleuses politiques dont les contours se dessineront
en relation avec les problèmes sociaux. Encore plus important toutefois
pour le sort du parlementarisme turc, sont les forces qui opèrent hors
du Parlement, à savoir les étrangers, les paysans, les travailleurs,
la masse des soldats. Chacun de ces groupes veut obtenir la plus large place
possible pour lui sous le toit de la nouvelle Turquie. Chacun a ses propres
intérêts et suit sa propre courbe dans la révolution. Déterminer
à l'avance la résultante de toutes ces forces dans le Parlement
turc par pure spéculation, c'est-à-dire par des calculs effectués
dans un bureau ou dans une bibliothèque est une entreprise qui n'a de
sens que pour les doctrinaires utopistes du libéralisme. L'histoire ne
fonctionne jamais ainsi.
Elle fait s'affronter durement les forces vives du pays et les contraint à
produire une "résultante" comme résultat de la lutte.
C'est pourquoi je maintiens que la révolte militaire de Macédoine
de juillet dernier, qui a conduit à la convocation du Parlement, n'était
que le prologue de la révolution : le drame est toujours devant nous.
Que va-t-il se passer en Turquie dans un futur immédiat ? Il serait
futile d'essayer de le deviner. Une chose est claire, c'est que la victoire
de la révolution signifiera la victoire de la démocratie en Turquie,
une Turquie démocratique servirait de fondation à une fédération
balkanique et cette fédération balkanique nettoierait une bonne
fois pour toutes le "nid de frelons" du Proche-Orient, de ses intrigues
capitalistes et dynastiques qui menacent comme un orage, non seulement cette
malheureuse péninsule mais l'Europe tout entière.
La restauration du Sultan et de son despotisme signifierait la fin pour la
Turquie, laissant l'Etat turc à la merci de ceux qui veulent la démembrer.
La victoire de la démocratie turque, au contraire, signifierait la paix.
Rien n'est joué ! Et tandis que derrière les grands sourires des
diplomates européens à l'égard du Parlement turc se profilent
les mâchoires de prédateurs capitalistes, prêts à
profiter à la première occasion des difficultés internes
de la Turquie pour la mettre en pièces, la démocratie européenne
appuie de tout son poids par sa sympathie et son soutien à la "nouvelle"
Turquie - la Turquie qui n'existe pas encore, qui est seulement sur le point
de naître.
Kievskaya Mysl n°3, 3 janvier 1909
http://www.marxists.org/archive/noneng/francais/trotsky/oeuvres/1909/01/090103.htm
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