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Bédros Tourian (1852-1872)
Un génie qui brilla dès son enfance au zénith de la littérature
arménienne, telle une véritable comète, dont le passage,
hélas! fut de trop courte durée, comme celui de Rimbaud. Mais
malgré sa traversée rapide, il fut admiré pour léclat
éblouissant de son talent et laissa un nom glorieux dans notre littérature.
Non seulement la petite nation arménienne, mais même les plus grands
peuples, seraient fiers de revendiquer l'honneur d'avoir donné naissance
à un poète de la grandeur de Bédros Tourian.
Né dans la misère , en 1852 son père était forgeron
- atteint de la phtisie galopante en 1871, voué à lindifférence
humaine, exploité par son entourage et persécuté par la
fatalité du destin, ce jeune homme malheureux aurait pu, comme Vahan
Dérian, se jeter au sein de la résignation, ou chercher un refuge
en soi.
II n'en fit rien, ni abandon de soi-même ni fuite; il se dressa courageusement
contre la fatalité de sa destinée et, malgré sa jeunesse,
fit montre dune dignité sublime.
Quelques jours avant sa mort, en 1872, il formula contre Dieu une diatribe,
fondée sur des considérations philosophiques, si acerbe et si
sévère qu'aucun être humain n a pu osé en prononcer
une semblable. Ce jeune homme agonisant, à la vue des larmes de sa mère,
fit "jaillir ce torrent noir" qui porte le titre de «COMPLAINTES».
C'est dans ce chef d'oeuvre qu'il formula une pensée aussi hardie que
celle-ci : « Devenir une malédiction », s'enfoncer dans le
flanc de Dieu et l'appeler « Dieu implacable ». Cette poésie
«Complaintes», pourtant, comporte une restriction : la condition
qu'il ne lui soit pas réservé, au-delà de cette vie terrestre,
une autre plus heureuse, pleine de lumière et de beauté. Sans
cette restriction, ses «Complaintes» deviendraient un vrai blasphème.
A cette poésie hardie, succéda le « Repentir », écrit
le lendemain, à la vue des larmes de sa mère.
Rien ne put le sauver, il mourut dans sa ville natale, à Scutari de Constantinople,
à l'âge de vingt ans, succombant sous les coups d'un destin.
Ainsi prenait fin la vie. précieuse d'un enfant prodige, qui, s'il avait
vécu, s'il avait atteint la maturité de l'âge, aurait pu
laisser des trésors inestimables.
En réalité il ne mourut pas : la mort n'avait pu frapper que le
corps, mais l'esprît et l'âme étaient sauvés à
travers l'éclat de son génie.
D'ailleurs lui-même n'aspirait qu'à cela : à 1'immortalité
de 1'esprit créateur. De son vivant, il a formulé sa pensée
à ce sujet, en déclarant :
"Mais si elle reste obscure, dans un coin du monde,
La terre qui couvrira mon corps,
Et que mon souvenir aussi se ternisse,
Oh! c'est alors seulement que je serai mort."
Les craintes et les appréhensions de Bédros Tourian ne se sont
pas réalisées ; la mort l'a au contraire rendu plus grand et plus
cher.
Son enterrement fut une véritable apothéose : quatre mille personnes,
dont la majorité était formée par la jeunesse, manifestèrent
leurs sentiments émus et leur sympathie, en accompagnant son cercueil
jusqu'à sa dernière demeure. Plus tard, ses admirateurs érigèrent
un monument funéraire commémorant son souvenir ; il démeure
jusqu'aujourd'hui un lieu sacré de pélérinage pour la jeunesse
ayant connu les amertumes de la vie et les déceptions de l'amour.
De son vivant, aucune de ses oeuvres n'avait paru : ce n'est qu'après
sa mort que l'on s'avisa de les publier.
Il a écrit une dizaine de pièces de théâtre, dont
les sujets sont tirés de l'histoire de l'Arménie.
C'était lui-même qui tenait le rôle principal, pour pouvoir
subvenir à ses besoins. Le trésor littéraire de Bédros
Tourian est composé, en partie, par le recueil de ses lettres, adressées
à des amis, et surtout par ses poèmes, dont le nombre ne dépasse
pas trente-huit.
Ces poèmes, en majorité des poésies d'amour, contiennent
aussi des poésies d'inspiration patriotique. Malgré leur nombre
négligeable, ils sont considérés comme les perles précieuses
de la littérature arménienne, par leur composition poétique
sublime, par la pureté du style et de la langue.
Sa seule poésie intitulée «COMPLAINTES» suffit à
immortaliser ce jeune poète; elle demeurera sans contredit l'une des
meilleures créations de l'esprit humain, pour la profondeur de la conception
philosophique et vigueur de l'expression.
Cest ainsi que lexpression "D'ailleurs, le monde n'est qu'une
divine plaisanterie" qui est celle du derniers vers de cette poésie,
fut très hardie. Cependant il faut dire quelle nest pas personnelle
au poète Bédros Tourian ; il l'a empruntée simplement à
un philosophe pessimiste dans un moment de grande inquiétude de son âme.
La preuve de notre affirmation, nous la trouvons dans une brève oraison
funèbre, prononcée par lui, à la mort de son ami Vartan
Loutfian, où il s'exprime en sens opposé : "Ne disons pas
que l'univers est une plaisanterie de Dieu ; jamais !"
L'humble famille Tourian a été doublement honorée : d'abord
par l'enfant prodige dont nous venons d'esquisser la biographie, puis, par son
frère, feu Elisée Tourian, qui fut patriarche de Jérusalem
pendant de nombreuses années. Lui aussi a fait montre de talent poétique
;en même temps il s'est fait, à juste raison, la renommée
d'un grand érudit et d'un serviteur dévoué, du Christ.
Docteur B. Missakian
Complaintes
Adieu donc! Seigneur et soleil,
Qui scintillez au-dessus de mon âme...
Etoile, - à mon tour, - je pars enrichir le ciel.
D'ailleurs, que sont-elles, les étoiles? sinon les malédictions
Sanglotantes des âmes immaculées et malheureuses,
Qui voltigent en brûlant la voûte céleste,
Et ne servent qu'à augmenter les armes et les ornements
De ce Dieu source des foudres...
Mais, oh! que dis-je!... foudroie-moi donc,
Seigneur! brise la pensée gigantesque de mon atome,
Qui ose s'élancer, plonger dans les profondeurs célestes,
En escalader la sereine échelle stellaire...
Salut à Toi! Créateur de cet être tremblotant,
De la lueur, du germe, de l'onde et du verbe,
Toi qui as ravi les roses de mon front, les flammes de mes yeux,
Supprimé les frémissements de mes lèvres et l'élan
de mon âme,
Assombri ma vue, rendu haletant mon coeur...
Tu m'as promis de sourire au seuil de ma tombe;
Sans doute, m'as-tu réservé une vie future,
Une vie éclatante de lumière, parfumée et pleine de prières.
Mais si, par contre, mon dernier souffle devait s'éteindre
Ici-bas dans le brouillard, en silence, sans aucun murmure,
Je voudrais devenir dès à présent une foudre blême,
Me cramponner à ton nom, gémir sans cesse,
Devenir une malédiction, m'enfoncer dans ton flanc,
En te déclarant : « Dieu inexorable »...
Oh! Je tremble, je suis devenu tout pâle, tout blême;
Mon coeur écume tel l'enfer,
Je suis devenu un soupir sanglotant dans les cyprès noirs,
Je suis une feuille automnale desséchée et qui attend de choir
Oh! faites jaillir des étincelles, couvrez-m'en, que je vive ...
Mais quoi donc! après tant de rêves, embrasser la tombe glaciale
...
A quel point est-elle sombre cette destinée, Seigneur!
Serait-elle tracée avec la lie du tombeau?
Oh! versez dans mon âme une goutte de feu;
Je veux encore aimer! et vivre, et vivre encore.
Etoiles célestes, accourez en mon âme,
Donnez à votre malheureux amant l'étincelle, la vie.
Ni rose du printemps ceignant mon front pâli,
Ni lueurs venant du ciel n'ont souri à ma vie;
La nuit est devenue mon cercueil, les étoiles, des luminaires;
La lune ne fait que pleurer, explorant des abîmes,
Il y a ici-bas des malheureux qui n'ont personne pour les pleurer,
C'est pour eux, que Dieu l'a placée au milieu du ciel
Et le moribond désire que .deux choses:
D'abord la vie, et puis quelqu'un pour pleurer sur lui.
C'est en vain que les étoiles me prédestinèrent à
l'amour,
Et que le rossignol m'apprit à aimer;
C'est en vain que les brises m'inspirèrent l'amour,
Et que le limpide miroir refléta l'ombre de ma jeunesse;
C'est en vain que les bosquets se turent autour de moi,
Et que les feuilles discrètes retinrent leur souffle,
Pour ne pas troubler mes rêves sublimes,
Et pour me permettre de ne rêver qu'à elle.
C'est en vain que les fleurs, les germes du printemps
Encensèrent sans cesse l'autel de mes pensées...
Oh! ils se sont tous moqués de moi ...
D'ailleurs, le monde n'est qu'une divine plaisanterie ...
Traduction Docteur B. Missakian
Pour en savoir plus :
http://freenet.am/~tigran/Poetry/Duryan/
, en arménien grâce à un téléchargement
- Sur Bédros Tourian 15 poèmes en arménien après
téléchargement :
http://members.nbci.com/_XMCM/russiaarmenia/english/poetry/bedrost.htm
- dont "Complaintes" en arménien :
http://members.nbci.com/_XMCM/russiaarmenia/english/poetry/drdunchk.htm
- Quatre poèmes traduits en anglais :
http://www.hyeetch.nareg.com.au/armenians/poetry_p7.html
. (Little Lake . My Death . To Love . What are you, love?).
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