Hovhannès Thoumanian (1869-1923)
Il est considéré comme un des plus grands classiques de la littérature
arménienne. Après avoir fait ses études à Tiflis,
il publie ses premiers recueils dès 1890. Il a profondément étudié
l'art et le folklore des peuples du monde entier. Il laissa un héritage
littéraire d'une richesse exceptionnelle : poèmes, ballades, légendes,
histoires, contes, articles critiques et discours, ainsi que des uvres
dramatiques inachevées. On peut citer notamment « Anouche »,
« La prise de la forteresse Temouk », « Parvana » et
le recueil de poèmes « Avec ma Patrie ». Son uvre a
été traduite en dix langues européennes. Rouben Mélik
Avec ma patrie
Depuis longtemps, mon bref regard suit l'inconnu,
Mon cur, et mon esprit, errent dans l'infini,
Mon cur se crispe et je pleure d'amères plaintes,
Vers les rangs épuisés et muets de l'exil,
Vers les villages sombres, les maisons désertes.
Avec amour, je me tourne vers toi,
Ma patrie déchirée,
Ma patrie dans les ruines.
D'innombrables armées meurtrissent ma raison,
Piétinant ton visage et tes jardins fleuris
Et les meutes dévastatrices et sauvages,
Hurlent vers le butin, le désastre et l'orgie.
On t'a chassée vers le pays de la misère
En te laissant tes chants plaintifs et tes regards,
Ma patrie de douleur,
Ma patrie d'orphelins.
Mais tu demeures vive et debout dans tes plaies,
Sur l'étrange chemin du passé, du présent
Debout, sage et pensive, et triste, avec ton Dieu,
Tu songes à briser les souffrances maudites,
Tu songes aux grands mots que le monde entendra,
Tu deviendras toi-même et nos âmes t'attendent.
O ma patrie d'espoir
Ma patrie de lumière.
Et viendra cette aurore où la vie est heureuse,
Enfin cette lumière en tant de milliers d'âmes,
Et sur les flancs sacrés du mont qui est le nôtre
Va rayonner enfin le feu de l'avenir.
Alors des chants nouveaux et de nouveaux poèmes
Seront avec l'aurore aux lèvres des poètes.
Ma patrie renaissante,
Puissante ô ma patrie.
Traduction : Pierre Gamarra
Dans les montagnes
d'Arménie
La route est sombre, la route est noire,
Noire la nuit,
Immense, infinie,
Et nous grimpons vers les sommets,
Dans les rudes montagnes,
Montagnes d'Arménie.
Et nous portons le lourd trésor de nos ancêtres,
Tout un océan,
Ce que notre âme,
Au fond des siècles, a créé
Dans les hautes montagnes,
Montagnes d'Arménie.
Les hordes sinistres des déserts jaunes,
L'une après l'autre,
Combien de fois,
Ont assailli nos caravanes
Dans les montagnes sanglantes,
Montagnes d'Arménie !
Et nos paisibles caravanes
S'acheminaient,
Traînant les plaies,
Noires, profondes des massacres,
Dans les tristes montagnes,
Montagnes d'Arménie.
Et nos regards cherchent en vain,
Dans les ténèbres,
Une lumière
Un matin clair qui doit surgir
Dans les vertes montagnes,
Montagnes d'Arménie.
Traduction : Pierre Gamarra.
Requiem
Alors me voilà, avec notre loi ancestrale et vieille,
Ma parole pour l'ultime repos de nos suppliciés,
Qui, par champs et rues, par monts et vallées, d'une mer à l'autre
Gisent ça et là, éteints et occis, milliers par milliers.
Alors prenant feu de notre fournaise où rougeoient les flammes,
Jallume à nouveau sous le firmament impavide et froid
Massis et Ara, Sipan et Sermants, Nèmrout, Tandourèk,
J'allume un à un ces flambeaux géants du monde arménien
Tandis que soleil, le phare lointain du saint Aragats,
Brasier toujours clair, inaccessible est présent sur moi...
Me voici puissant, solitaire et sûr comme le Massis.
Alors j'ai nommé les âmes ployées, à jamais éparses
Jusqu'en Assyrie, Mésopotamie, jusqu'à notre mer,
Jusqu'en Hellespont, jusqu'aux flots battant les rives pontiques
Dormez mes gisants... Vains sont les sanglots, vains et inutiles...
L'homme ensauvagé, les crucifixions, quand cesseront-ils ?
L'Euphrate à ma droite, à gauche le Tigre, épelant des
psaumes
Démentiellement, passent et s'en vont par de longs abîmes
Les nuages hors du Val de Tsirav, - encensoir immense -,
Souvrent un chemin par les Monts Fleuris, les monts arméniens,
Et gorgés d'odeur, ils s'ébranlent tous vers des lieux au loin
Pleuvant de cristal, brûlant de parfum, enivrant les fleurs,
Jusqu'en Assyrie, Mésopotamie, jusqu'à notre mer,
Jusqu'en Hellespont, jusqu'aux flots battant les rives pontiques :
Dormez mes gisants... Vains sont les sanglots, vains et inutiles...
L'homme ensauvagé, les crucifixions, quand cesseront-ils?...
Traduction : Gérard Hékimian
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