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  Siamanto (Adom Yardjanian 1878-1915)

  Siamanto (Adom Yardjanian 1878-1915)

Siamanto est un poète de la trempe de Varoujan: moins discipliné, moins esthète, dédaignant totalement les règles de la poésie classique, mais par contre possédant un tempérament si fougueux, si violent, et doué d'une imagination si fertile et si attrayante qu'il est arrivé à s'imposer en maître dans la littérature arménienne moderne.
Les éclats de son lyrisme n'éclairent pas, il est vrai de vastes horizons comme chez Varoujan, mais dans le cadre limité de l'élan patriotique, il fait revivre à nos yeux une des périodes les plus tragiques de l'existence du peuple arménien, celle où l'on ne voit que du sang, des ruines et des ruisseaux de larmes ...
Il passe à travers les foyers détruits, les jardins et les champs abandonnés; il patauge dans la boue et le sang, marche sur les crânes fendus et piétine les ossements épars. L'émotion le prend, non le désespoir. Pas une larme, pas un trait de souffrances n'assombriront son âme; il saura dompter ses nerfs et en même temps il relèvera le moral de ceux qui sont pris dans la tourmente.
En apôtre, il les encouragera, leur montrera le chemin du salut, claironnant sa sublime profession de foi " Mon but n'admet pas la faiblesse ". C'est le révolutionnaire qui ranime la foi de tout un peuple persécuté et soumis à un joug avilissant. Il le secoue, le réveille de sa torpeur, brise les chaînes de son esclavage et le pousse à l'action, en lui inculquant les plus nobles idées humaines.
Il fait surgir du fond des gouffres des êtres surhumains, qui, par leur courage, leurs abnégation et leur dévouement deviennent des héros; des apôtres qui chevauchent à travers les plaines et les collines couvertes de sang, en portant bien haut le drapeau immaculé de la justice et les flambeaux éclatants de la liberté. Pour Siamanto l'héroïsme n'a pas de limite, tantôt c'est une manifestation virile, tantôt c'est de l'abnégation, tantôt une souffrance stoïquement endurée.
C'est le héros, le chevalier agrippé à son coursier et qui s'efforce d'atteindre l'Idéal ; c'est une héroïne, la mère qui lutte contre la volonté divine, qui veut à tout prix vivre, pour revoir le fils éloigné du foyer paternel et c'est une héroïne sublime que cette pauvre mère, qui dans un moment d'affolement collectif, étouffe les cris de son nourrison en l'étranglant, tout simplement pour sauver la vie des autres.
Le reproche le plus grave que l'on puisse formuler à l'encontre de ce poète fougueux, c'est sa verve débordante; elle ne sait se dompter et se perd souvent dans un torrent d'éloquence tempétueuse, qui engloutit sur son parcours tout ce qu'il rencontre et dépasse les limites prévues. Ce défaut passe presque inaperçu dans le texte original: le-flot des images, des adjectifs et des adverbes surgit avec une spontanéité tellement sincère et des reflets si éblouissants, qu'on est emporté par un enthousiasme débordant et que l'on se laisse bercer par ses charmes, sans opposer aucune résistance, sans manifester aucune impatience.
Mais la tâche devient ardue pour celui qui désire traduire ces poèmes; à ce point de vue, Siamanto donne du fil à retordre à son traducteur; on a beau s'efforcer de faire de son mieux, on n'arrivera jamais à rendre la beauté désordonnée de ses créations et de son inspiration.
Le nom exact de cet auteur est Adom Yardjanian, mais il n'est connu que sous le pseudonyme de Siamanto. Né à Eghine, au bord de l'Euphrate, en 1878, il quitta sa ville natale en 1892 pour Constantinople, où il entra d'abord au collège Merdjanian, puis au collège Berbérian.
Après les massacres de 1896, il se réfugia pendant quelque temps en Egypte, puis alla à Paris suivre les cours de la Sorbonne; de là il passa en Suisse où il se mit en relation avec les écrivains et les patriotes arméniens qui se trouvaient alors à Genève. En 1910 il fit un séjour aux Etats-Unis à l'issue duquel il retourna à Constantinople, pour tombe sous les coups des bourreaux du peuple arménien en 1915.
Ses recueils ont pour titre : " Les Enfants de la Patrie " et " Héroïquement " dont les poésies ont paru à Genève, à Paris et à Lausanne au cours des années 1897-1907 dans les différentes revues arméniennes.
Après les massacres d'Adana, il fit paraître le recueil intitulé " Des nouvelles taches de sang " puis " Les flambeaux d'agonie et d'espoir ", " L'invitation de la Patrie ", " La chanson du chevalier ", et enfin en 1913 un petit fascicule dédié à St. Mesrob, l'inventeur des caractères arméniens.
Aux presses du journal Houssaper du Caire, les oeuvres complètes de cet auteur paraitront en un seul volume.
Dr B. Missakian


L'étranglement

Entre les quatre murs d'une cave,
Nous nous sommes entassés quarante malheureux,
Tel un troupeau de bêtes
Poursuivies par les fureurs dune tempête de sable,
Tremblantes, bousculées par la vision de la mort ...
Un silence de pierre s'appesantissait sur nous avec toutes ses horreurs.
Pas le moindre chuchotement; tous retenaient leur respiration, et leur lèvres étaient cousues.
Nos regards terrifiés où brillaient des lueurs démoniaques
Allaient de l'un à l'autre; ils aspiraient la mort de l'autre ...
Ainsi, d'un jour à l'autre,
Figés dans le silence des pierres tombales, pris par les affres de la faim,
Nous forgions sur nos corps les transes de la frayeur ...
Et pour freiner notre rage et les désirs secrets de nos coeurs,
Plusieurs d'entre nous se mettaient à ronger rageusement leur doigts ...
Le silence de pierre se reflétait dans nos yeux tel l'infini ...
Par contre, au dehors, sous le soleil souriant, des milliers de barbares au visage bestial,
Que le pillage des champs et la destruction des villages n'avaient pas encore assouvis,
Cherchaient notre cachette et désiraient notre trépas...
Perdus dans les transes de la mort au fond des sinistres ténèbres de notre retraite,
C'est avec terreur, avec terreur et terreur, que nous entendions
Les cliquetis foudroyants des armes à feu, des lances, des baïonnettes et des épées,
Qui faisaient rage sous le soleil ...
Et les cadavres, les cadavres, tombaient sur le toit de notre cave,
En trébuchant comme des arbres déracinés;
Les gémissements des agonisants, tantôt déchirants, tantôt assourdis,
Traversaient les murs, pénétraient jusque dans notre cachette, en y semant la terreur.
A travers le toit de terre, qui nous servait de cercueil,
Le sang chaud qui coulait là-haut à flotsi" et qui suintait,
Se mit à tomber goutte à goutte sur nos visages …
Juste à cet instant, un nouveau-né se remit à pleurer, en poussant des cris stridents.
Cet être innocent allait nous trahir.
II ne nous restait plus qu'à commettre un crime, - c'était notre unique espoir -,
Lorsque sa mère, tout en sanglotant, enfin murmura ...
" Que la Miséricorde divine nous soit assurée; mes seins se sont taris;
II n'y reste plus rien, pas même une goutte; sinon du sang ...
Mon lait s'est tari jusqu'à la dernière goutte, il ne reste plus rien, faites ce que vous voulez ...
- Il faudra l'étrangler, cria quelqu'un, en levant son bras chargé de colère.
- Il faudra l'étrangler... Voilà ce que nous chuchotâmes tous les quarante à la fois ...
- Etranglez-moi d'abord, et mon enfant ensuite!
- Ça y est, on nous a découverts, déjà on donne des coups de pioche ...
- Nous avons été trahis tous à la fois, on déblaie déjà le toit ...
- Voilà de la terre qui tombe, et voilà la lumière qui perce.
- Je vous en supplie. Etranglez-moi, voici mon cou et celui de mon enfant... "
Et la mère arménienne, tendit vers nous, à travers les ténèbres, en même temps que son cou celui de son enfant …
Tout de suite, fendant l'obscurité, surgirent deux bras, qui, se tordant comme des serpents,
S'accrochèrent au cou de l'enfant, et le serrèrent furieusement ...
Le silence de la cave se transforma alors en une tempête.
Il me sembla un instant que nous étions tous fauchés par une mort bien méritée ...
Mais, un moment après, nous nous rendîmes compte que poussant dans sa déception des injures grossières,
La meute assoiffée de sang, s'éloignait déconcertée ...
Etait-ce notre salut? Mais les serfs peuvent-ils jamais s'émanciper? Etait-ce ainsi qu'on aurait dû se sauver? ...

Depuis lors, cette pauvre femme se traîne dans les rues, à moitié nue,
S'agrippe comme une folle aux trousses des inconnus, des passants, des ennemis et des étrangers, et elle gémit:
- " Voyez-vous ces mains, les voyez-vous, ces mains?
C'est moi-même, qui de mes mains, ai étranglé mon nouveau-né dans la cave ...
Croyez-moi! Oui, c'était moi-même. Oh! comme vous êtes injustes.
A votre tour, ayez au moins la pitié de m'étrangler; mes mains sont impuissantes.
Oui, c'est moi qui ai étranglé mon nouveau-né dans la cave, en y mettant toutes mes forces...
Vous êtes des gens sans coeur, étranglez-moi donc, mes mains n'ont plus assez de force... "
Traduction : Dr B. Missakian


A Anahite, un jour de Navassarde

Des croyances de veulerie j'ai débarrassé mon for intérieur, ô Déité,
Et solennel je marche à ta rencontre. Mes sandales ne sont pas encore maculées.
Dévoile ton sanctuaire au-delà des marbres de sa clôture ! En face d'elle que j'entaille mon front...
Dévoile ton temple ! Et donne-moi la rousse vigueur de mes ancêtres quand régnait Artachess ...

M'entends-Tu ? - Mère d'or, sœur très féconde, sœur de bonté
Donatrice d'abondance et Patronne de l'antique Arménie -,
Ta race ancienne par ce matin de Navassarde, jubile toute !
Permets qu'agenouillé devant Ta présence, je me recueille ...

M'entends-Tu ? - Rose du Prodige, déesse à la démarche précieuse,
Blanche Epouse qui hante les nuits mais Amante solaire.
Et nudité pétrie des lueurs du Voile d'Aramazd -
Qu'un seul des faisceaux du soleil incendie ton temple à nouveau !

C'est à Toi que je me fie, moi. Dressé sur les collines bagrévandiennes,
Moi ton rejeton, séculaire adorateur de mythe et porteur de lance,
Très altier je Te rejoins ainsi que messager et solliciteur -
M'entends-Tu? Ma cithare arménienne a pris souche sur la terre de Goght ...

Je viens pour pèlerinage, une chlamyde jetée sur l'épaule, et la verte broutille des rameaux en main.
Voici le flacon d'argent plein du suc des roses pour oindre tes seins,
Voici l'encensoir, - est-ce l'urne ? où mes larmes ont pleuré ton saccage...
Et des chevreuils sacrés suivant mon ombre, je marche à Ta rencontre.

Des collines bagrévandiennes que se répande le souffle païen :
D'arcs et flèches, de javelots, qu'après l'exercice, au seuil de ton autel,
Sous leurs tuniques de byssus les fils du soleil à belle taille
Dirigent leurs épées contre la robuste encolure des taureaux !
De l'épaule des épouses arméniennes frugifères, que les tourterelles en pure volée
Vers ta statue prennent l'essor. Que les jeux d'eau du Vartavar débutent...
Et dansant autour de ton temple, leurs seize années révolues, que des filles,
Ô Patronne et Mère de sagesse, te vouent leurs corps magiques …

Vieille de vingt siècles, Ta vengeance, daigne qu'aujourd'hui je l'assume
Anahit, ô ma déesse. Regarde, j'ai refoulé dans la fournaise de ton temple
La fielleuse double voilure de ma croix rompue jusque dans son bois,
Et jubile ô Mère d'or pour qui j'ai mis le feu à la pestilentielle ossature de l'Illuminateur ...
Je T'en supplie, jusque dans la force ô Toi Beauté sans seconde
Faisant de ta chair offrande au soleil, fertilise-toi de son Germe,
Et récompense les Arméniens rassemblés d'un invicible Dieu de terreur :
Que du diamant de ton sexe, ô Déité, nous surgisse un Dieu terrible ...

Traduction : Gérard Hékimian

Ce poème en anglais (publié pour la 1ère fois à Boston en 1910 par Hairenik Publishers ) : http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/prayer.html


Pour en savoir plus

- Biographie et bibliographie en anglais : http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/siamanto.html

- Poèmes en anglais :
. la dance : http://www.cs.pitt.edu/~msade/dance2.html
. le songe de la mariée http://www.armeniangenocide.com/section3/poem5.html
. le songe d'une mère http://www.armeniangenocide.com/section3/poem6.html
. l'émissaire http://www.armeniangenocide.com/section3/poem8.html
. la revanche des siècles http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/aandb.html
. les vendanges http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/vintage.html
. Antranig http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/andranik.html
. une poignée de cendres, la maison de ma patrie http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/handful.html
. panégyrique (de Mesrop Machtots) http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/eulogy.html
. la prière du Saint http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/saint.html
. la vision http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/vision.html
. la gloire de l'invention http://www.umd.umich.edu/dept/armenian/literatu/glory.html
. mes larmes http://www.hyeetch.nareg.com.au/armenians/poetry_p10x4.html
. la chanson du chevalier http://www.hyeetch.nareg.com.au/armenians/poetry_p10x4.html#2

- Poèmes en arménien
. 13 en direct sans téléchargement et autre photo de Siamanto http://www.geocities.com/armenia2003/english/poetry/siamanto.htm
. 12 après téléchargement http://www.hyeetch.nareg.com.au/armenians/poetry_p1.html

- Poème en persan : http://www.armeniangenocide.com/section3/poem10.html

 

 

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