|
Naïri Zarian(1900-1969)
Shamirame Sévag est la fille du célèbre poète arménien
Roupen Sévag assassiné au moment du 24 Avril 1915. Je l'ai rencontrée
à Paris en 1991-92 à une soirée de poésie et de
témoignage organisée par l'UCFAF et le journal ACHKHAR, une soirée
consacrée en souvenir à son père. C'était assez
poignant : elle nous a raconté comment sa mère qui était
allemande, avait courru supplier l'ambassadeur d'Allemagne pour qu'il intervienne
auprès de l'administration turque. L'ambassadeur de l'Empire allemand
à Istanbul l'avait rejettée en lui reprochant comment une allemande
avait pu épouser un Arménien. Depuis ce jour, la mère de
Chamirame décida de ne plus parler allemand.
Nil V. Agopoff.
« Lettre
à mon père » - Roupen Sévag.
Papa chéri,
Tu attends cette lettre depuis très longtemps, trop longtemps papa,
depuis 70 ans j'essaie de la faire mais les mots ne viennent pas malgré
les pensées qui bouillonnent dans ma tête, étouffent mon
coeur, ma feuille reste vierge, mes mains tremblent, seules les larmes viennent
s'écraser sur le papier. Pourquoi cette difficulté quand on est
fille d'un père et d'une mère écrivains et poètes
tous les deux, dont les centaines de lettres échangées de l'un
vers l'autre semblent issues d'une source d'inspiration inépuisable,
abondantes, frémissantes d'espoir et d'amour témoins précieux
de leur courte vie, de leur esprit fertile. Pourquoi n'ai-je pas hérité
de ce don?
Tu me répondrais sans doute papa, qu'un pommier donne toujours les mêmes
pommes mais à l'inverse chaque individu est unique, ses enfants différents.
Après 9 mois dans le ventre de ma mère, puis les 9 mois bercée
dans tes bras tu as disparu en disant : « La Patrie m'appelle ».
Adieu la vie, adieu bonheur, tout a basculé dans l'horreur et le sang
le ciel s'est obscurci, les portes arrachées, tout s'est fossilisé
dans le silence de nos mémoires. Papa, donne moi les mots justes pour
sortir de ce silence, pour te dire que le temps n'a rien effacé, pour
t'assurer à mon tour que les Arméniens ne t'ont pas oublié,
ils sont là ces témoins du génocide, écoutant ta
voix encore mieux comprise aujourd'hui, leur présence chaleureuse me
soutient pour recevoir les honneurs qui te sont destinés, pour veiller
sur ta flamme.
Poussée par ta force et ta jeunesse, voici enfin la lettre attendue depuis
si longtemps, papa.
Ta fille en pleurs,
Shamis - Paris 1990
L'enfant de demain
Un enfant est né.
Venez ! Venez !
C'est un petit Jésus,
un Arménien de plus.
Venez ! Venez !
Un Arménien est né,
venez l'admirer.
Qui est-il ?
D'où vient-il ?
Qu'allons-nous lui donner ?
Donnons-lui notre amour,
souhaitons-lui d'heureux jours.
Demandons à Dieu
ce qu'il y a de mieux.
Donnez ! Donnez !
Apportez vos offrandes,
vos richesses les plus grandes.
Ne restons pas admiratifs,
soyons plus actifs,
unissons nos efforts
pour qu'il soit grand et fort.
Dès son plus jeune âge,
passons-lui notre langage
comme notre chair, notre sang
marque à jamais nos descendants
et pour calmer ses cris
offrons-lui une Patrie,
radieuse et féconde,
sa place dans le Monde.
Saluez ! Saluez !
Un Arménien est né,
mettons entre ses mains
l'Arménie de demain.
Les déracinés
Nous les déracinés,
arrachés de nos terres
des siècles et des années,
refusons de nous taire.
Nous les déracinés,
implantés dans le Monde
partout où nous sommes nés,
nos racines sont profondes
Nos racines arrachées
à nouveau s'enracinent
sans jamais se détacher
de nos vraies origines.
Des siècles et des années
nous qui savons souffrir,
bien que déracinés,
refusons de mourir.
Sur le lac
Penche-toi sur le lac,
penche un peu la tête
vers ce miroir de laque
où le ciel se reflète.
Penche-toi vers ce miroir,
regarde au fond de l'eau
ta silhouette tout en noir
ondule comme un roseau.
Penche-toi vers ton image,
essaie de reconnaître
quel est ton vrai visage,
quelles pensées le pénètrent.
Penche-toi sur tes pensées,
sur tes secrets enfouis,
cherche dans ton passé
les images englouties.
Laisse voguer sur l'onde
ta vie en avalanche,
sur la surface profonde
quand ton coeur s'y penche.
|