Lévon Chanth (1869-1951)
 Il
a été élève du Collège dUscudar près
dIstanbul, puis du Collège Kévorkian dEtchmiadzine 1884-91.
De 1892 à 99, il fait des études supérieures en pédagogie
et en psychologie dans différentes universités dAllemagne.
Puis il retourne en Transcaucasie et enseigne à Tiflis au Collège
Gayanian pour jeunes filles et à Erévan. Il fonde avec dautres
écrivains tels que Toumanian, Issahakian, le cercle littéraire «
Vernadoune » dans les premières années du siècle.
En 1911 Chanth retourne à Constantinople où il enseigne au Collège
Essayan et à lEcole centrale. En 1915, il passe en Europe puis
en 1919 en Transcaucasie. Membre du parti tachnak, il fait parti de la délégation
de la République arménienne lors de sa rencontre avec le gouvernement
soviétique à Moscou en été 1920. A partir de 1921,
il est instituteur et écrivain en Iran, en France et en Egypte. En 1929,
il
sinstalle définitivement à Beyrouth. Lévon Chanth
a une production littéraire importante et variée, mais surtout
à thématique psycho-sociologique : des traductions, des romans,
des pièces de théatre, des drames historiques, des poèmes,
des nouvelles
Le psycho-drame « Les anciens dieux » qui peut
être considéré comme un chef doeuvre, est écrit
en 1909 et publié en 1912. Cette pièce relate comment un séminariste
dun monastère situé dans une ile, tombe amoureux de la jeune
fille quil sauve des eaux du lac. Le chef du monastère et maître
à penser du séminariste, à son tour, remet en question
les valeurs consacrées. Pleine de symbolismes, cette pièce traduite
en russe en 1912, sera publiée en 1916 dans le « Recueil de littérature
arménienne » édité par Maxime Gorki. A Paris, adaptée
par J-J Varoujean sous le titre « Lile des anciens dieux »,
la pièce sera jouée en 1970 dans une mise en scène de J-J
Aslanian au Théatre 347.
La prose symbolique (et quasiment poétique) que nous vous proposons
est tirée de loeuvre "Les Enchainés" (acte 3,
scènes 1&2), inspirée du mythe de lArménie païenne
de roi Ardavazt. Ce roi condamné à être enchaîné
dans une grotte de la montagne sacrée de lArarat, doit un jour
se libérer de ses chaînes et investir le pays arménien et
son peuple. Ecrite en 1921, cette oeuvre aujourdhui est cependant dactualité
psycho-sociologique, une actualité reflettant un inconscient collectif
arménien en action dans le réel. Après limplosion
de lUnion soviétique et une indépendance de lArménie
(dans le contexte mondial ?), une Arménie se dépeuple pour des
raisons économiques à cause d'un blocus, mais aussi à cause
dun mirage, un mirage s'alimentant de l'Eldorado et de la fascination
(orchestrée) de l'Occident ...
Nil-Vahakn Agopoff (CRDA)
Les Enchainés
Je sais que ce n'est pas la curiosité qui vous amène ici aujourd'hui,
ce n'est ni la curiosité ni l'habitude, ni la soif d'espoirs nouveaux.
Avouez-le, vous tous, chacun dans le secret de votre âme, c'est le doute
qui vous amène au pied de ce rocher, au fond de ce vallon.
« Où est-il? Où est Artavazd? » Voilà le cri
de vos coeurs. « Où est-il celui qui devait paraître, qui
devait faire éclore un jour nouveau? »
Et voilà que de nouveau le pain et la liberté manquent, que le
dénuement est partout, que l'impôt vous écrase. Et voilà
le bon plaisir et le bon vouloir pour un ou pour deux, la servitude pour tous,
la persécution, la menace, les geôles pleines, la cité bouleversée,
le faible opprimé.
« Où est-il? Où est Artavazd? » Voilà le cri
de vos coeurs, de vos coeurs désolés ou troublés. «
Que ne parait-il? Et doit-il paraître? Et quand? »
Je vous le dis: ajustez vos sandales, vos ceintures et vos coeurs. Bien longue
est la route que vous devez encore parcourir. C'est le chemin tortueux de la
sueur, des larmes et du sang, le très long et tortueux chemin semé
de brutalité, de violence et d'oppression.
Vous avez gravi de hautes montagnes et vous êtes parvenus aux cimes.
Quand je le voyais d'en bas, le sommet me paraissait tout proche, mais plus
javance, plus il me semble s'éloigner.
« Comment, dites-vous maintenant en vos coeurs, n'avons-nous pas renversé
la tyrannie, l'émir et le Turc, et les princes et les riches, tous ceux
qui pillent et tyrannisent? » Oui, vous les avez renversés, mais
qu'avez vous gagné? Nest-il pas plus pesant et plus insupportable, le
joug du camarade devenu tyran, du tyran né parmi vous, parmi vos tristesses
et vos pleurs et qui vous prend. votre pain, vos destins et vos âmes?
« A mort ! A mort ! », voilà quel peut être aujourd'hui
le cri de vos coeurs. Inutile ! Renversez le tyran, un autre arrive que, vous
allez renverser et qu'un autre suivra. Et cela est sans fin. Sachez donc que
vous n'avez rien à gagner tant que vous n'aurez pas détruit l'unique,
le seul, le vrai tyran qui engendre et nourrit tout cela.
« Qui? Qui est-ce? Montre-le! »
Je vous le dis, vous avez gravi de hautes montagnes et vous êtes arrivés
aux cimes. Quand j'étais en bas, le sommet que je voyais me paraissait
le plus haut. Et à mesure que j'avance vers lui, de nouveaux sommets
ne cessent de s'élever derrière. Je vous le dis, si vous voulez
briser vos chaines et les rejeter, maitrisez et dominez ce tyran qui règne
en chacun de vous, exterminez en vous le tyran !
Voilà qui vous étonne, je le sais, et je sais que ce n'est pas
ce que vous vouliez entendre. Ce qui vous convient, ce sont les tyrans extérieurs,
ceux contre lesquels on peut grincer des dents, protester, tempêter, ceux
qu'on peut trahir. Mais je vous le dis, il est là, il erre au fond le
plus obscur de vos âmes, ce tyran formidable qui veut tout dominer, qui
veut dépouiller les autres, leur ravir le fruit de leur travail, qui
exige révérence et adoration, qui exige que tous soient attentifs
à ses plaisirs et à sas caprices. Le voilà, il est là
dans l'ombre, au plus profond de vos âmes, là, dans l'âme
de chacun de vous.
Vous direz que notre nature est l'oeuvre de Dieu. Mais qui vous a dit que Dieu
a terminé sa création? Vous ne voyez donc pas l'imperfection de
ee monde, sa misère et sa sauvagerie, la misère et les contradictions
de ces malheureuses créatures? Non, vous n'êtes pas encore des
hommes, vous n'êtes pas encore ces hommes que Dieu veut créer,
vous n'êtes qu'une ébauche qui annonce l'homme, vous n'êtes
que le premier essai de Dieu pour faire de l'animal un homme.
« Où est Artavazd? Où est-il? » Voilà le cri
de mon coeur. Quand va-til briser ses liens, vos liens? Quand va-t-il sortir
de l'obscurité et des abimes de vos âmes? Quand va-t-il sortir?
Maintenant, c'est moi qui le demande. Où est-il? Où est mon Artavazd?
Pourquoi, pourquoi le gardez-vous dans les liens et dans les fers, la servitude
et la prison de vos poitrines? Où est-il, où est mon Artavazd?
C'est moi qui maintenant vous le demande, c'est moi...
Extrait traduit par Pierre Ter Sarkissian
PS : d'après le metteur en scène Arby Ovanessian qui m'avait fait
connaître cet extrait en 1984, l'oeuvre "Les Enchaînés"
a été traduite entièrement d'arménien en anglais
par Misha Kudian. Malheureusement cette traduction n'a pas encore été
publiée.
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